Soutien projet Timbre 4 au Théatre du Soleil


A Puerta Cerrada
,

une adaptation de Huis clos de Jean-Paul Sartre


Trois personnages se retrouvent à leur mort dans une même pièce.

Il s'agit de Garcin, journaliste, Inès, employée des Postes et Estelle, une riche mondaine. Jean-Paul Sartre nous décrit ici « son enfer » : « l'enfer, c'est les autres ». Les trois protagonistes se débattent sans cesse pour échapper à leur situation, ils s'interrogent sur leur damnation et se cachent sous le masque de la "mauvaise foi". Chacun a besoin de l'autre pour exister et prendre conscience de soi mais le regard d'autrui est aussi une menace.

La violence, l'humour, le désespoir et la révolte traversent cette pièce d'une simplicité diabolique et à la mécanique implacable.



Timbre 4 et le Théâtre du Soleil, une rencontre


Claudio Tolcachir, directeur du Teatro Timbre 4 à Buenos Aires, et Serge Nicolaï, acteur au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, se sont connus à Paris lors d’une tournée de Timbre 4 en Europe en 2009.


« Mon désir de monter Huis Clos est tout d’abord né d’une rencontre : la rencontre d’un acteur avec d’autres acteurs. Il y a quelques années déjà, je rencontrais la troupe de Timbre 4 et leur metteur en scène Claudio Tolcalchir à Paris. Immédiatement je fus séduit par leur vivacité et leur vérité de jeu que je n’avais pas vue sur une scène européenne depuis longtemps. Une amitié est née entre nous. Mon désir de travailler avec eux devint alors une nécessité. Il nous fallait trouver un moyen de mettre en commun nos univers d’acteurs. Après avoir donné des stages pédagogiques chez eux, Timbre 4 m’invita pour une résidence de quelques mois en vue de monter un spectacle dans leurs murs. » (Serge Nicolaï)


« Rien de mieux pour enrichir un espace théatral comme celui de Timbre 4 que de recevoir un membre du Théâtre du Soleil et de pouvoir partager de nouvelles formes, de nouveaux regards et différents scénarii. Créer un échange avec la compagnie d’Ariane Mnouchkine est presque un rêve pour nous. Finalement, la première étape de cette rencontre s’est concretisée en septembre 2011 avec un stage dirigé par Serge Nicolaï au sein de Timbre 4, autour du texte de Huis Clos de Jean-Paul Sartre. L’inspiration de tous a entrainé la nécessité d’une deuxième étape : mettre en scène la pièce. Serge prit la clé du théâtre, choisit son groupe de travail à Timbre 4 et donna vie à la pièce sur la scène argentine. » (Claudio Tolcachir)


A Puerta Cerrada est le résultat de cette rencontre.


Note d’intention du metteur en scène


Lorsque Timbre 4, compagnie de théâtre indépendante argentine, m’a proposé de monter un spectacle dans son lieu de résidence à Buenos Aires, j’ai tout de suite pensé à Huis Clos. Ce texte est venu frapper à mon cœur comme un vieil ami laissé de côté depuis mes années d’écoles de théâtre et, alors que j’étais sollicité pour mettre en scène d’autres acteurs, il a resurgit.

Sans doute ai-je senti que ces acteurs argentins avaient un rapport au jeu d’une telle liberté, un rapport à leur pratique d’une grande curiosité, à la croisée de plusieurs références, de plusieurs mondes et que ce texte offrait un support idéal, qui engageait immédiatement leurs états, leur corps et donc leurs plaisirs d’acteurs.

L’écriture de Sartre et le rythme soutenu de la pièce donnent à des acteurs une palette de jeu rare, riche d’états et de versatilité.


Inès : - « Ah ! Comme tu vas payer à présent. Tu es un lâche, Garcin, parce que je le veux. Je le veux, tu entends, je le veux ! Et pourtant vois comme je suis faible, un souffle ; je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette pensée incolore qui te pense !... ».


Mon désir de travailler  avec  des  acteurs  argentins vient de là : la recherche d’une vérité de jeu dans une forme non classique, qui réponde à leur désir de modernité. Ils expriment en effet avec force une véritable envie de théâtre «nouveau», écho de leur désir de progression au sein d’une société meurtrie par des années politiques noires. Je sens chez eux une nécessité d’exister, d’être là,  de surgir dans le monde. Leur rapidité et leur vivacité. Ils ont envie !


«L’homme est d’abord dans l’univers où  il  imprime sa marque et se construit ;  s’il  n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord  rien».

Jean-Paul Sartre.


Dès le début du travail de répétition, je me suis permis de débarrasser le texte de certains accessoires décrits dans les didascalies et qui ne faisaient que « charger » la pièce de détails. De plus, certaines allusions ou jeux de mots de Sartre ne trouvaient aucune pertinence dans la langue espagnole. Une « adaptation » était donc absolument nécessaire, sans quoi certaines parties du texte restaient vides de sens, presque impossibles à interpréter.


Dans cette « arène » où s’entredéchirent les protagonistes, nous avons donc trois chaises, une porte fermée (indiquant qu'il n'y a pas de salut possible), quatre acteurs et c’est tout. Je ne voulais rien voir d’autre que des acteurs qui vivent, mais qui vivent sans confort, sans béquilles, je leur ai en quelque sorte retiré tout filet en supprimant les éléments d’ameublement.

Seule est restée la musique !

Dans notre « méthode », si toutefois on peut parler de méthode au Théâtre du Soleil, nous travaillons dès les premiers pas de nos répétitions avec la musique. Elle est notre battement de cœur, la petite musique intérieure qui nous anime.

J’ai donc convié le compositeur et musicien Jean-Jacques Lemêtre à m’accompagner dans ce travail, lui qui orchestre merveilleusement le moindre de mes pas d’acteur depuis quinze ans au Théâtre du Soleil !

Les musiques qu’il a composées sont des pulsions, des échos, des songes, ou des réminiscences.


«L’art dramatique est avant tout musique».

Jacques Copeau.


Dans Huis Clos, les personnages sont attachés à leurs propres potences et s’agitent désespérément pour ne pas tomber et mourir, eux qui le sont déjà, morts. Nous sommes dans une cage où s’entredéchirent quatre ani-humains.

Nous savons tout de suite que rien ne pourra changer, nous savons qu’il n’y a aucune issue, nous sommes en enfer et nous savons que personne ne sort de l’enfer. Tout est coulé comme dans le bronze et leur caractère aussi : ils ne changeront pas, rien ne bougera. C’est une pièce sans progression morale.


Sartre développe dans Huis Clos un des thèmes qui est au cœur de la philosophie existentialiste : la Liberté.

N’oublions pas que ce texte a vu le jour à la fin de l’année 43, en pleine occupation. Les grandes rafles ont déjà eu lieu et continuent, les français collaborateurs créent la Milice, c’est l’année du Service du Travail Obligatoire, de la première réunion à Paris du Conseil Nation de la Résistance sous la présidence de Jean Moulin, qui sera assassiné quelques mois après, c’est l’année de la création des Forces Françaises de l’Intérieur, c’est l’année ou Pétain accepte toutes les conditions des allemands.

La liberté est bafouée, piétinée par l’occupant.

Comment aurais-je agi, moi ?

Qu’est-ce que je n’aurais jamais fait ?

Cela soulève bien des questionnements, aussi montrer Huis Clos aujourd’hui, qu’est-ce que c’est ?

Parler de notre société.

Parler de la perte de confiance entre les individus.

Parler de l’égoïsme.

Parler de la peur.

Parler de l’engagement.

Parler de la résistance.

Parler de la survivance.

Doit-on perdre espoir en la nature humaine ? Ou au contraire entrer en résistance ?

Comment en arrive-t-on à s’entre-déchirer dans des moments où nous devrions être solidaires ?

Pourquoi ne pas tirer exemple de l’Histoire ?


«Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse».

Albert Camus. Discours pour le prix Nobel de littérature (1957)


Huis Clos est un texte qui ne permet pas aux acteurs de rester à la surface et de se satisfaire de ce qu’ils savent ou croient savoir de leur jeu et d’eux même. Il ne se révèle que dans la vérité des sentiments exprimés.

Dans notre travail sur l’être humain et sa stupidité narcissique, nous avons donc tenté, avec les acteurs, de puiser au plus profond des méandres les plus noirs de leurs âmes, afin de tirer du texte de Sartre toute son essence.

Jouer sans cela Huis Clos serait le réduire à un texte de boulevard d’ou il ne sortirait que la poussière d’un texte que l’on qualifie souvent à cause de cela d’un peu « vieillot ».

C’est  un  théâtre  de  conflits,  où chacun des personnages a pour lui même raison et où tous les moyens sont alors bons pour atteindre son but et « survivre ».


Le corps de l’acteur est évidemment un des éléments essentiel à notre travail. Le langage qu’utilise notre corps est celui du non-dit, du sous texte, et nous avons essayé, avec Olivia Corsini (actrice au Théâtre du Soleil) de le réduire à sa plus simple expression. Aucun geste ne doit être inutile, insignifiant pour un acteur, il doit être absolument nécessaire, sans quoi mieux vaut ne rien faire que de fabriquer du faux.


«…Un travail qui ne se fait pas seulement avec la bouche et l’esprit, mais avec le corps aussi, et le cœur, avec toute la personne, toutes les facultés, avec tout l’être. » Jacques Copeau



Nous avons travaillé sur l’immobilité, avec toutes les nuances et demi-nuances qu’impliquent les actions. Un acteur fait toujours beaucoup trop de gestes, lorsqu’il doit combler son manque d’état, sous prétexte de « naturel » ! Je crois en l’expressivité de l’immobilité, comme en l’expressivité du silence. Ils sont expressifs grâce à la sincérité.


Les acteurs n’ont rien à faire que de vivre dans cette boîte fermée et attendre.


Inès - « Alors ? Qu’est-ce qui va venir ? »

Garcin - « Je ne sais pas. J’attends. »


L’enfer c’est les autres :

Les personnages vont l’apprendre à leurs dépens, peut-être parce que les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes ?

La coexistence des trois personnages, dans ce huis clos ne pourra être qu’infernale, chacun se retrouvant face à ses propres démons, tout en devant assumer en permanence le regard  d’autrui. Ce regard terrible peut non seulement être accusateur, moqueur, juge ou méprisant. Mais surtout il s’avère que tous les trois en deviennent dépendants, notamment parce qu’ils sont enfermés dans un espace sans miroir, où la  seule  image  qu’ils  peuvent  avoir  d’eux-mêmes, c’est  par  le  regard des autres !

Garcin - « ... le bourreau c'est chacun de nous pour les deux autres. »

Dans la vision de l’enfer que nous propose Sartre, il n’y a pas besoin de bourreau ou de gardien, car chacun des personnages le devient pour les autres, mais aussi et surtout pour lui-même. Les trois personnages du drame en font l'amère expérience, chacun obsédé par son histoire, chacun en position de victime sous le regard des deux autres, chacun condamné pour l'éternité à subir le poids du regard et de la présence des autres sans échappatoire possible. Ils sont inséparables et totalement interdépendants. Et ce pour toujours.

Nous vivons aujourd’hui dans une société où le regard de l’autre sur notre propre vie prend un sens paroxiste.

La télévision, son flux d’images et d’actualités et ce que cela nous renvoie du monde et des autres, pour moi aujourd’hui, c’est le prisme de l’enfer. Le théâtre est un art salvateur, un art du temps, du partage vivant et de l’altérité, qui peut nous sauver du chaos strangulant des images qui s’impriment dans nos esprits à la vitesse de la lumière, sans laisser de place à la réflexion alors que nous les recevons comme des lances de perversion, lorsqu’elles ne sont pas adressées à des fins nobles et poétiques.


Sartre parlait d’anxiété sociale, je pense que nous sommes parvenu à un degré d’anxiété qui nous dépasse, nous sommes pris dans les cordes et nous encaissons, la submersion d’informations nous envoie des crochets et des uppercuts qui nous laissent inanimés sur le sol, sans esprit de défense, rétrogradant vers des états archaïques primaires.

Les protagonistes de Huis Clos ont tué tous trois (de manières différentes), afin de se sauver du regard des autres.

C’est l’homme lui-même qui est le responsable de ses propres choix et destin, l’existence même et la permanence de l’enfer est  un appel à la responsabilité avec laquelle nous devons user de notre liberté.


Serge Nicolaï